17 janvier 2008

Le Vrai Parisien lit le Journal (2)

Puisque le Vrai Parisien n'avait, jusqu'au mercredi 16 janvier 2008 à 19 heures, jamais rien lu du Journal de Renaud Camus, quel autre Journal lisait-il donc, doivent se demander ses lecteurs anxieux ? Quelles sont ses références, ses influences, voire ses sources ?

Pour en parler, il nous faut remonter très loin... jusqu'à l'année 1979, et plus exactement le dernier trimestre d'icelle, lorsque le Vrai Parisien ne pouvait encore prétendre à ce titre de gloire puisque, tout frais bachelier, il entamait à Amiens des études de droit, qu'il allait d'ailleurs interrompre moins de trois années plus tard pour justement rejoindre notre belle capitale.

Mais en ce mois d'octobre 1979, le Vrai Parisien, 17 ans, toutes ses dents, son acné finissant et son incommensurable ignorance de la vie, ses rêves de gloire et de poésie, s'ennuyait à Amiens comme un rat mort, un chien crevé, une mouche écrasée. Il n'y connaissait personne, était bien trop timide pour s'y faire rapidement des amis, si l'on excepte quelques relations superficielles avec l'un ou l'autre de ses condisciples, vivotait sans un sou dans la chambrette universitaire que ses parents lui payaient, et comptait les heures en lisant, fumant des nuits entières, écrivant à la lueur de bougies (!) des poèmes minables qu'il prenait pour des odes dignes d'Homère et d'Hugo.

Et puis, ayant assez vite compris que le droit ne l'intéressait en rien, mais n'osant le dire à ses parents (ce en quoi, il a bien eu tort...), il se demandait bien ce qu'il pourrait faire de sa vie, de toutes ces années qui s'ouvraient, sombres, devant lui...

C'est alors qu'un jour, rue des Trois-Cailloux, errant sans but dans la grande librairie d'Amiens, il repéra un petit ouvrage en format de poche, d'un auteur pour lui inconnu, et dont la quatrième de couverture commençait à peu près comme ça : "Que faire de sa vie lorsqu'on a vingt ans, des rêves plein la tête..." et dix lignes du même tonneau. Le futur VP se dit qu'il trouverait peut-être là des pistes : il acheta l'ouvrage. C'était Jeunesse, la quatrième partie de l'autobiographie de Julien Green.

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Julien Green raconte dans ce livre admirable ses propres débuts dans la vie. Il le fait avec franchise et pudeur, racontant ses doutes, ses relations lointaines avec un père vieillissant, ses premiers émois, ses débuts avortés de peintre, sa quête d'une carrière; tout ce qui fait l'étrange charnière de notre vie entre, mettons, vingt et vingt-cinq ans.

Le futur Vrai Parisien fut conquis d'emblée. Même s'il ne pouvait en rien comparer sa vie à celle du jeune Green soixante ans plus tôt, il lui parut que ce livre, enfin, lui entrouvrait des portes. Surtout, il lui révélait qu'il y a des portes, et qu'il ne se trouvait pas devait un mur aveugle qui durerait toujours.

Avec cette frénésie des passions de jeunesse, le Vrai Parisien voulut tout lire de Green, qui ne lui parut soudain n'avoir écrit que pour lui. Il découvrit ainsi Adrienne Mesurat, livre qu'il tient pour l'un des plus sublimes, Chaque homme dans sa nuit, tous les romans, puis enfin le Journal, au hasard des tomes trouvés. Maintenant qu'il se retourne un peu sur cette période, le Vrai Parisien s'étonne lui-même de n'avoir compris qu'assez tardivement les aveux, certes discrètement mais clairement formulés, de Julien Green sur son homosexualité. A dix-sept ans, le Vrai Parisien pouvait lire Jeunesse sans comprendre cela, à moins qu'il ne l'occultât inconsciemment. Puis peu à peu, les choses lui apparurent.

C'est là que l'on voit qu'il avait quand même un peu mûri, puisqu'il poursuivit sans autrement y penser, la lecture du Journal. Ce livre est admirable en tout. Julien Green y aborde mille sujets : il y parle de lui, certes, mais avec une légèreté de touche qui est d'un autre temps ; surtout, au fil des pages, une immense leçon de vie y est donnée, avec ce qu'il faut de distance, mêlant l'art et les voyages, les rencontres, la foi, la lecture, la musique, la peinture omniprésentes.

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Oui, l'adolescence du Vrai Parisien prit fin à l'instant même qu'il ouvrait pour la première fois Jeunesse de Julien Green. Sa propre jeunesse commençait, ni plus belle, ni plus sombre qu'une autre, mais plus riche assurément de ce livre.

Commentaires

Superbe billet !

Ecrit par : Elghala | 17 janvier 2008

Je vous suis tout à fait concernant le journal de Green que j'ai lu intégralement, mais quelques années après vous (je dirais 1982 - 1983), sur l'autobiographie, superbe, et je rejouterais volontier "Frère François", le petit livre qu'il a consacré au saint d'Assise.

En revanche, les deux ou trois romans que j'ai lus de lui (dont Adrienne Mesurat et Moïra) m'ont paru infiniment poussiéreux. Mais le journal reste un beau souvenir, même si mes préférences vont tout de même à celui de Léautaud, qui n'est pas sans points communs avec celui de Camus (lequel Camus n'aime que très modérément cette comparaison...).

Ecrit par : Didier Goux | 19 janvier 2008

> DG : Tout ce que vous écrivez rejoint ce que je pense. L'autobiographie de Julien Green, une merveille de bout en bout, et durant quatre volumes, ce qui est miracle. Les romans, effectivement, sentent le parfum des vieilles armoires, nous parlent d'un monde révolu, tant de Paris que de province (cette province d'Adrienne Mesurat dont je vous invite toutefois à relire les deux ou trois premiers chapitres...), mais c'est ce qui fait en partie pour moi leur charme. Quant à Frère François, que j'avais un peu oublié, votre commentaire m'a incité à le reprendre, et dès les premières lignes, j'ai été happé par cette langue extraordinaire, ce français - peut-on l'écrire ?- parfait.

Ecrit par : Le VP | 19 janvier 2008

Ajoutons, dans la série des "comparaisons", que Renaud Camus s'indignait, lorsqu'il postulait au fauteuil de Julien Green à l'Académie, que je ne sais plus quel académicien fasse le rapprochement entre les préférences sexuelles de ces deux écrivains, et non entre leurs pratiques d'écriture (et donc, singulièrement, n'insiste pas sur leur identité de diariste).

Ecrit par : Guillaume Cingal | 23 janvier 2008

Je partage votre passion greenienne:

http://hommesansqualites.blogspot.com/2007/08/green-attitude.html

Bonne journée.

Ecrit par : Elise | 29 janvier 2008

> Effectivement, la blogosphère est camuso-greenienne, en ce moment. Comme quoi, la qualité finit toujours par émerger. Et puis, être blogueur ou diariste, ce n'est peut-être pas très éloigné.

Ecrit par : Le VP | 29 janvier 2008

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